blanc

Il entendait cette voix inquiète qui s’élevait du corridor. Qui était ce fameux docteur? Pourquoi semblait-elle de plus en plus le regarder comme s’il était fou? Depuis quand est-ce qu’elle avait le pouvoir de faire des actions qui pouvait contrer sa volonté? Il se sentait parfaitement lucide. Il savait très bien que c’était sa femme qui parlait au téléphone, il savait aussi que cette voix à la fois attristée et effrayer n’annonçait rien de bon.

Probablement avait-elle découvert son monde. Peut-être, craignait-elle de disparaître, puisqu’il avait trouvé le moyen d’ignorer son existence et si le monde complet n’existait que par sa volonté de le créer. Si par la création de sa bulle, il avait déréglé l’ordre des choses, peut-être ne devait-il jamais créer cet univers, si solide et étanche. Cette protection qui le coupait si efficacement du reste du monde. Après tous, il était le centre de son monde. En se séparant, il couperait le monde de son noyau. Sa femme se voyant peu à peu disparaître avait décidé qu’elle se raccrocherait à son existence, quite à ce que cela signifie de s’attacher au noyau contre son gré.

Ce docteur, elle ne l’appelait pas pour elle, mais pour lui. Il allait lui prescrire ses différentes drogues sous prétexte qu’il est fou alors qu’au fond, il était la seule chose véritablement saine d’esprit dans cette pseudodivine création. Comme il refuserait de se raccrocher au monde, puisque tout ce qu’il souhaiterait serait un total détachement, ils augmenteraient les doses, le forceraient à en prendre, à se rattacher à la réalité. Il se battrait, ils l’enfermeraient, il souhaiterait de tout son cœur réussir à retrouver son monde. Mais tous ces hommes souhaiteraient continuer à exister, le privant peu à peu de toute échappatoire.

Il serait peu à peu menotté au monde, puis en désespoir de cause, il fera le grand sacrifice. Le tentera à tous le moins, la vie contre son univers, échange équitable. Jamais il ne quitterait son monde sans se battre et eux, craignant au plus haut point sa mort, le sauveraient. Son avenir lui semblait des plus déplaisant, considéré comme dangereux pour lui-même. Il serait enfermé entre quatre murs matelassés, contraint, par des quantités phénoménales de médicaments, de ne jamais retourner à son univers.Qui étaient-t-ils pour lui imposer si sadique torture?

Il voyait déjà son avenir d’un blanc immaculé, un blanc parfaitement pur, un blanc infini, éternel, effrayant, gênant, contraignant, le blanc psychiatrique, le blanc de la mort vivante. Le blanc qui finit par nous rendre encore plus fous que nous ne le sommes vraiment, le blanc qui abaisse les malades mentaux, mais aussi le blanc omniprésent. Celui des pilules que l’on ingère qui nous raccroche à cette blancheur immaculée partout autour. Il voyait déjà ce blanc l’entourer, l’étrangler, le coller à la triste réalité de la monotonie des gestes qui se répète. Cette monotonie qui est impossible de fuir puisque notre corps et notre esprit y sont enfermés. Il vit sa détresse grandir, son désespoir s’éterniser, son sort était clair, si le docteur croyait qu’il était bel et bien déconnecté du monde, il serait condamné au blanc. Aucun sort ne lui semblait pire que celui-ci.

~ par Olivier Grondin le avril 5, 2009.

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